Il végétait dans une pénombre personnelle, inaccessible au soleil et à la joie. De brèves éclaircies lui faisaient entrevoir une vallée verte et des gens qui vaquaient à leur vie. Empêtré dans son coton, il se débattait, invoquait anges et démons, et rendu, s’anéantissait dans un sommeil qui était une petite mort.
Ainsi alla-il, lune après lune, jusqu’au jour où, descendant du ciel ou jaillissant des entrailles de son malconfort – il ne savait, – un homme vieux et vénérable, rayonnant, lui dit des mots qu’il gardera dans sa mémoire, le temps qu’il plaira au Seigneur de lui laisser à vivre, comme autant de pierres inestimables. Le vieil homme lui apporta la nouvelle des sept feux ardents qui éclaireront le sentier abrupt de son élargissement, et celle du nectar qui dissipera le dernier lambeau de sa nuit.
- « Sur le chemin de ton salut, tu reconnaîtras la Dame aux joues comme deux roses épanouies, conclut-il. Nul autre mortel ne sait le secret du doux breuvage. » Et l’homme vénérable de s’évanouir en une fumée d’encens.
Ainsi, fort d’une foi nouvelle et à la grâce de Dieu, battit-il bois et déserts, monts et vallées, interrogeant l’oiseau sur sa branche et le loup dans sa tanière, la pierre qui roule et le vent qui rugit... Les prémices d’une aube insoupçonnée se devinaient certes au loin, éclairés de quelques-uns uns des feux annoncés, mais dire que la quête fut longue et son objet ultime introuvable est bien peu dire. Et dire que mille fois, une voix morte lui susurrait au creux de l’oreille d’envoyer à tous les diables toutes les dames aux joues comme deux roses épanouies de la création, ne l’est guère davantage… Le Sage ne disait-il pas cependant qu’à cœur vaillant nul impossible ?
Un jour, au détour d’un sentier, et à la question inchangée du pèlerin, un voyageur bienveillant lui indiqua la Bête-qui-sait-tout, immense pieuvre-araignée qui tisse sa soie et pousse ses tentacules jusqu’aux confins de la terre et les abysses des mers. La bête savait, elle dit sa réponse. Ou peut-être la vomit-elle ! Un déferlement de noms de dames aux joues comme deux roses épanouies. Des femmes éparpillées aux quatre coins du monde connu. Si la bête était secourable, elle le fut à la nausée. Des dames et des catins, des naines, des bossues, des princesses, des gueuses… Un écheveau inextricable dans lequel s’égara l’entendement du pèlerin, assommé et réinvesti d’une brume épaisse. Il se vit floué dans ses travaux et ses espérances, et tendit un bras rageur au ciel en éructant les pires paroles…
Remettre le licou d’une marche incertaine eût achevé le plus fort des hommes. La mort dans l’âme, il le fit cependant, renonçant dans son immense thébaïde à invoquer les noms de Dieu, et moins encore celui de sa dame…
Ainsi vint le temps d’une errance commandée et inavouable… Egoïste, étriquée… Inavouable… Et le renoncement suivit. S’il fut au début et longtemps violent, il se mua au long des saisons qui s’enfilaient en résignation d’abord amère, puis sans qu’il y prenne garde, insensiblement plus douce. La chape lourde comme le monde qui lui ployait l’échine devint par une alchimie inconnue moins pesante, et l’air qu’il respirait moins rare.
Jusqu’au jour où il ouvrit les yeux sur des objets lointains qui scintillaient. Ses pas le menèrent irrésistiblement vers une constellation de feux qu’il reconnut. Sept feux ardents. Son ciel s’éclaira aussitôt d’une lumière diffuse mais divine. Et… Miracle ! Un espoir enseveli l’envahit comme un conquérant une ville ouverte. Un sang nouveau irrigua ses veines et il se sentit une force à déplacer une montagne, ou à décrocher quelques étoiles : Parmi des paroles anodines dites par un voyageur ami, il ouit des mots magiques. Les lèvres du compagnon égrenèrent des syllabes qui résonnèrent dans l’oreille du pèlerin comme la musique des anges. Il parla d’une dame. Il parla de la Dame aux joues comme deux roses épanouies.
(*) Cf. le sens étymologique du prénom ici
Lundi 27 Septembre 2004

Des replis moites et gluants du temps au quotidien, bête dévoreuse jamais repue, je m’extirpe. Au prix de mille tiraillements, mille âpres contorsions, je me coule dans ma vieille peau de funambule casse-cou, en butte au danger le plus immédiat. A mon chétif bon sens je bande les yeux, et allégrement m’élance…
Irrépressible et réel - trop réel -, gronde dans mes viscères un furieux besoin de cette solitude des hauteurs nimbée d’innocence, d’irresponsabilité. Besoin de sentir l’air hurler à mes oreilles et sous mes pieds. D’avoir pour tout sol une corde tendue à se rompre. Plus impérieux encore est mon besoin de détachement, de goguenardise. De considérer d’infiniment haut, et pour une fois d’un regard méchant, sardonique, le méchant pullulement d’yeux qui furètent, fouaillent, jugent et condamnent. L’infâme fourmillement d’yeux assassins…
Goulu, j’engouffre le vide glacé qui se répand partout en moi, à mesure que dans mon esprit se dissipe l’écheveau des petites et grandes questions : Que faire ? Comment le faire ? Puis-je le faire ? Foison d’itinéraires, d’objectifs, de plans de mise en œuvre, d’états de moyens d’action…
Point d’aiguillon véritable, agissant…
Introspection… Désirs avoués, appétits tus… Malaise… Les yeux plus grands que le ventre ? Voire…
Métabolisme… Mes entrailles ripostent, tentent une percée. Longtemps claquemurées, d’inavouables inclinations s’ébrouent, et d’une puissante pulsion intestine crèvent la surface.
Désarroi, pudeur…
Qu’à cela ne tienne, le vin est tiré, il faut le boire.
Je me prends au pied de la lettre. Instincts débridés, excès insoupçonnés... Luxure et soûlographie… Oubli de soi. L’oubli du Soi…
De là, des moites et gluants replis du temps qui passe, se mêlant à l’entêtante odeur d’un anonyme corps qui sue, ou jaillissant du fond d’un verre embué, ou encore s’exhalant comme le râle d’un moi agonisant, du fin fond du ventre de la terre, fuse l’appel sidéral…
Le texe date de 1996. Il s'est rappelé à mon souvenir aujourd'hui car j'ai une peur bleue qu'il ne redevienne d'actualité... Une trouille terrible...
Tu vois, blog de mes deux, si moi je ne suis pas en phase avec moi-même, le monde peut aller chez les grecs voir si j'y suis, ou ailleurs s'il préfère. Je n'aime le monde que dans la mesure où je m'aime, quelle que soit la quantité d'amour que je reçois en retour. Et c'est valable pour toi aussi. Tes clins d'oeil m'indiffèrent. Tu n'es que parce que je suis, et tu n'arriveras pas à acquérir cette vie indépendante qui me fera son instrument. Tu es ma chose, la créature du moi bon, fort et équilibré, même croulant sous une tonne de merde existentielle. Et quand ce moi s'éclipse peu ou prou, tout le reste en fait autant. Y compris toi. C'est clair, blog de mes deux ?